Eduquer ou apprivoiser les écrans

L’éducation aux médias ou plus largement la relation aux écrans est une question qui préoccupe de plus en plus. L’actualité de ces deniers jours est d’ailleurs riche à ce sujet.

  • Le 2 octobre, la CNIL présentait son projet « d’éducation au numérique» et sa volonté d’en faire la cause nationale de l’année 2014.
  • Le 4 octobre, Serge Tisseron présentait son dernier ouvrage intitulé « 3-6-9-12 Apprivoiser les écrans pour grandir ».

Tout cela, m’amène à poser la question suivante :

Faut-il éduquer aux écrans ou les apprivoiser ?

Serge Tisseron souhaite-t-il se démarquer en jouant sur les mots pour faire connaître ses réflexions et initiatives sur le sujet ou peut-on parler d’une réelle différence de posture et de démarche ?

Pour tenter de répondre à cette question, je me propose de revenir sur les deux verbes d’action proposés dans ces deux expressions : éduquer et apprivoiser.

Si l’on s’en réfère au dictionnaire de la langue pédagogique, on apprend que selon “L’étymologie éduquer consiste : soit à faire sortir l’enfant de son état premier ; soit à faire sortir de lui (à actualiser) ce qu’il possède virtuellement ” 

Cette définition nous précise que dans cette relation d’éducation, nous avons un adulte qui sait ce qui est « bon » pour l’enfant et qui va donc lui permettre de développer des connaissances, des attitudes et des capacités tout en partant de ses représentations. Nous sommes alors, me semble-t-il,  dans une relation verticale, que nous pourrions schématiser ainsi.

Meirieu, nous rappelle d’ailleurs à ce sujet que « L’éducation est une relation dissymétrique : il y a… un éducateur et un éduqué. »

Pour ce qui est du verbe apprivoiser, le Larousse nous indique qu’il s’agit de «rendre moins farouche, plus traitable, plus docile un animal sauvage, le domestiquer ». Cette définition fait bien évidemment référence à la relation humain-animal dans laquelle chacun tente de se rapprocher, de mieux connaître l’autre en changeant son regard. Pour apprivoiser un animal sauvage, il faut dépasser sa peur, ses préjugés pour que « l’autre » se laisse approcher. Cette relation étant dans la majeure partie des cas à l’origine d’un des deux protagonistes qui souhaite aller à la rencontre de l’autre. Mais nous ne pouvons tenter de définir ce verbe d’action sans faire référence au Petit Prince de St Exupéry et à ce passage dans lequel le jeune garçon et le renard décident de s’apprivoiser. A la question du petit prince «Qu’est-ce que signifie apprivoiser ? » Le renard répond : « C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie créer des liens ».

Se crée alors une relation horizontale dans laquelle chacun se met à la portée de l’autre avec bienveillance, pour mieux l’appréhender tout en faisant confiance au temps, qui va permettre ce changement de regard voir de représentation.

Si l’on revient à notre relation adulte-enfant concernant les écrans, on voit bien que l’adulte va se rapprocher du jeune pour échanger avec lui au sujet de ses usages et de ce qu’il vit. Nous savons tous que les enfants comme les adolescents sont les premiers usagers de cette culture numérique qui a comme constante d’être en perpétuel mouvement. Rien n’est arrêté, tout évolue et parfois à une vitesse vertigineuse. L’adulte seul, ne peut donc pas tout connaître et définir au départ ce qui sera bon pour l’enfant. D’où l’importance d’installer une relation horizontale.

L’adulte, qui peut être ou non un usager, fait alors évoluer son regard sur les pratiques des jeunes en prenant le temps de l’écoute. Dans le même temps, l’adulte pourra proposer sa connaissance sur le sujet et ses usages. Nous sommes ici dans une relation symétrique où chacun s’enrichit des connaissances, capacités et attitudes de l’autre. Je propose de schématiser ainsi cette relation.

Avons-nous pour autant affaire à deux démarches qui s’opposent ?

Certes, si dans tous les cas, nous partons du jeune, on voit bien que la place de l’adulte n’est plus la même. Ce schéma me fait penser à cette distinction faite par Serge Tisseron entre la culture de l’écrit et la culture de l’écran. Si la première est définit comme étant issue d’un monde linéaire où celui qui écrit est dans la position de celui qui sait et qui propose son savoir à ceux qui lisent et qui ne « savent pas », la seconde est une culture de l’échange et du partage. Nous pourrions presque retrouver cette opposition entre ces deux cultures à travers nos deux démarches. Toutefois, et toujours en reprenant les travaux de Serge Tisseron, il me semble qu’ « une indispensable complémentarité » – pour faire référence à un de ses derniers ouvrages – est nécessaire entre ces deux optiques.

S’il semble important d’apprivoiser les écrans pour que chacun puisse s’enrichir de l’autre dans ce monde en perpétuelle évolution qu’est celui des écrans, il apparaît primordial qu’à certains moments clés, l’adulte se positionne comme éducateur et puisse permettre au jeune de prendre le recul nécessaire pour éviter le pire et tirer le meilleur des écrans, à savoir leur capacité à libérer et à créer des liens.

Auteur: Jérôme Gaillard

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